Et si, ce soir, on faisait le fête?

dany2

James Noël (Haïti), David Babin dit Babx (France), Jean D’Amérique (Haïti), Gregory Dargent (France), Martine Fidèle (Haïti), Valérie Marin La Meslée (France), Queen Ka (Québec), Monique Proulx (Québec), Rodney Saint-Éloi (Haïti), Michel Vézina (Québec) et Dany Laferrière (Québec) sont les héritiers d’une longue tradition d’amitié entre créateurs de Montréal, Paris et Port-au-Prince. Ils ont commun un amour de leur ville et de la langue française… tout en étant des artistes voyageurs.

Ce soir à 20 h, à la Cinquième salle de la Place des Arts, le temps d’une soirée, grâce à la baguette magique de la directrice générale et artistique du FIL Michelle Corbeil, ils feront la fête, ensemble, en mots et en musique, dans le spectacle littéraire Et si notre vie était une fête ?

On pourra y entendre l’hommage rendu par René Depestre à Gaston Miron, la voix d’Arthur H tombé amoureux de la poésie haïtienne, ou encore des textes d’André Breton et d’Aimé Césaire, figures marquantes de l’histoire littéraire et artistique française, québécoise et haïtienne.

J’ai eu hier soir la chance de passer quelques minutes en compagnie de Dany Laferrière. En sirotant un verre de Barbancourt, merci Camille, on a discuté ensemble de son rapport avec les trois villes, de sa nouvelle vie d’Académicien et de bien d’autres choses.

Dany, Michelle Corbeil a réuni dans un même spectacle des créateurs de Paris, de Montréal et de Port-au-Prince; qu’est-ce qu’évoque pour toi cette belle idée qu’elle a eue ?

Je ne surprendrai personne en répondant que c’est une idée qui est très proche de ma vie à moi !

D’abord, Montréal, c’est la principale ville qui m’habite. C’est ici que j’ai écrit tous mes livres. Ou presque. J’ai écrit à Miami, certes, mais c’était une banlieue de Montréal à l’époque ! Comme bien des Québécois, j’y allais pour fuir l’hiver; donc être à Miami, c’est encore être à Montréal…

C’est aussi à Montréal qu’est mon premier lectorat, là où se trouve l’humus de mon écriture, je dirais. Montréal a été ma première ville nord-américaine et ce qui m’a surpris en arrivant, c’est que c’est une ville « sans propriétaire ». Quand vous êtes d’origine haïtienne, ça surprend un peu. Dans la rue, je n’entendais pas les gens crier : « Vive René Lévesque ! »

Port-au-Prince, c’est mon cœur, un cœur battant aussi, un cœur qui bat vite, au rythme des secousses, qu’elles soient sismiques ou artistiques. Car c’est une ville qui vibre, artistiquement, il y là-bas beaucoup de peintres, de musiciens, d’écrivains et de poètes.

Paris, j’y ai mis les pieds pour la première fois en 1983, comme jeune ouvrier invité par la Jeunesse ouvrière chrétienne; or, aujourd’hui, j’entre à l’Académie française sans jamais avoir habité la France ! C’est tout de même incroyable…

Je parlais il y a quelques minutes à peine à Michelle et elle me confiait que tu voulais lui faire une surprise, que tu ne lui avais pas encore dit ce que tu comptais faire en ouverture du spectacle de ce soir. C’est vrai ?

Il n’y a pas de surprise : c’est simplement que je ne le sais pas encore ! (rires) C’est ma vie qui est une surprise continuelle ! J’ai beaucoup trop de choses à faire pour préparer ma vie à l’avance ! Ne pas me préparer trop tôt me permet de faire beaucoup d’autres choses. Fais attention, ce n’est pas du tout de la paresse : c’est simplement l’idée de condenser mon énergie créatrice dans un espace étroit. Je vais y travailler ce soir et demain matin, à son spectacle, je serai prêt.

Mais tu dois bien avoir une petite idée derrière la tête…

Bien sûr. Je vais sûrement parler de poètes haïtiens que j’aime. Et probablement de poètes qui ne sont pas nécessairement nés de la dernière pluie, pour montrer que la poésie haïtienne remonte à plus longtemps qu’on le croit. Je vais aussi parler des contextes social, poétique et politique dans lesquels leur énergie poétique s’est déployée. On peut faire un roman de la poésie d’un pays.

Corrige-moi si je me trompe, mais j’ai le sentiment que Montréal est une ville qui plaît beaucoup aux Haïtiens et Haïtiennes qui débarquent ici.

Cette ville a une influence positive sur eux. Je ne sais pas si tu étais au courant, mais les femmes haïtiennes de New York ne rêvent que d’une chose : vivre avec un Haïtien de Montréal ! Elles parlent même de « l’école de Montréal ». C’est pareil à Port-au-Prince. Les Haïtiens de Montréal sont des gens ouverts et souriants. L’énergie de cette ville déteint sur eux.

Comment expliques-tu cela ? Le fait qu’on parle français, ça doit aider un peu.

C’est vrai, le français est une langue qui se parle en Haïti. C’est une langue qui… comment dire… qui fait partie de nos besoins de séduction. Moi, quand je parle français, je me sens beau et séduisant (rires).

Plus sérieusement, je dirais que le Québec n’est pas une société où l’on cherche à humilier les gens. Ceci est très important pour les Haïtiens, car on a connu l’esclavage. Il faut qu’on soit dans un espace particulier pour être capable de vivre avec des Blancs, il ne faut pas avoir l’impression que l’humiliation coloniale continue. Or, non seulement le Québec n’est pas un pays colonisateur, mais les Québécois se croient nés pour un petit pain ! « Ils sont nés pour un petit pain, on n’a pas à avoir peur d’eux, quand même ! » (rires)

C’est vrai, ce que tu dis, mais peut-être de moins en moins, quand on voit la montée de ces groupes de suprématistes blancs…

Leur nombre n’est pas assez important pour qu’ils me fassent peur. C’est une grenouille qui se fait aussi grosse que le bœuf. Ils essaient de crier, mais trop fort. Leur seule force, c’est le bruit.

Avec les réseaux sociaux, ils ont le moyen de se faire entendre.

Les réseaux sociaux donnent la fausse impression que votre message est diffusé partout : en fait, il va surtout chez des gens qui n’en ont rien à foutre de vous. Ce sont des racistes amateurs, si tu veux mon avis. Dans ma vie, je veux confronter les vrais racistes, ceux qui m’empêchent de me louer un appartement ou de gravir l’échelle sociale.

Pour terminer cet entretien, j’aimerais prendre des nouvelles de toi, comme on te voit moins souvent… Comment c’est, la vie d’Académicien ?

C’est très bien, merci.

Tu excuseras mon manque de culture et mon indiscrétion, mais est-ce que tu reçois un salaire ? As-tu un appartement de fonction ?

Non, pas du tout ! Je reçois 114 euros par séance de travail, qui ont lieu tous les jeudis. Si je me présente chaque semaine, ça donne, quoi, 3500 euros annuellement ? Il n’y a donc pas d’argent à faire avec ça ! (rires)

Cela dit, on travaille beaucoup. Moi, je fais partie de la Commission du Dictionnaire de l’Académie. On travaille sur la neuvième édition, donc on améliore la huitième, si tu veux. Ça prend beaucoup de temps, une quarantaine d’années environ. On travaille sur l’usage des mots, car contrairement à ce que les gens pensent, c’est le peuple qui choisit sa langue et comment la parler. Nous sommes une douzaine à travailler là-dessus chaque jeudi.

Ça doit être passionnant !

Ça l’est !

Donc, le jeudi, c’est Académie; les six autres jours de la semaine, tu fais quoi ?

Comme je suis écrivain, j’écris ! Je lis, je marche, je mange. Je voyage aussi beaucoup, je vais donner des conférences en Chine, à Venise, à Tokyo, à Francfort, à Monaco, à Port-au-Prince, à Madagascar… Je rencontre des gens. C’est une vie très excitante, une vie rêvée. Mais j’ai toujours voulu vivre une vie rêvée !

Merci, Dany.

 

Et si notre vie était une fête ?

À 20 h à la Cinquième salle de la Place des Arts

40 $ / 35 $ (65 ans et plus) / 30 $ (30 ans et moins)

Achat en personne et en ligne sur placedesarts.com

 

 

 

dany1 copy

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *